Concevoir l’équité
J’ai beaucoup parlé de la notion « équitable » lors d’un billet précédent. L’équité, l’équitable étant des termes aujourd’hui très connotés, politiquement ou socialement, parois galvaudés dans des opérations de communication pas très honnêtes, ils méritaient d’être définis, ou pour le moins précisé car il seront des termes fréquemment utilisé sur ce blog ou dans les diverses activités qui y sont liées. Il ne s’agit pas ici d’apporter une nouvelle définition à ce terme, mais d’en cerner le contexte et les conditions nécessaires à son application.
Signification
Équitable, défini ce qui a de l’équité, qui est conforme à l’équité. L’équité vient du latin aequitas, qui signifie « égalité », et correspond au sentiment naturel du juste et de l’injuste, ou le traitement de chacun selon ce qui lui revient de droit, selon son mérite.
Il est dès lors évident que si la définition est simple, son étendu est tout à fait subjective, dépendant totalement de ce qui est considéré comme juste ou injuste, du droit (naturel, ou légal), et du mérite.
Le jugement
Étant une notion qui se réfère à un sens naturel de la justice, et non pas à un usage spécifique de la justice tel qu’il peut être dicté par les lois1 humaines, l’équité doit être considérée comme un sentiment, un jugement personnel et individuel. Si la société concourt évidemment à forger l’individu et ses repères, ce dernier est seul juge de ce qui est équitable dans le cadre de ses valeurs et de son sens de la justice personnel.
L’équité se constate dans les actes, dans les interactions entres les individus, l’équité d’un individu étant jugée sur ses interactions avec d’autres. En agissant en accord avec son sens de la justice, l’individu peut donc se considérer lui même équitable. Cependant, pour qu’il le soit aux yeux des autres personnes, ses actions doivent également être en accord avec le sens de la justice de chacun des individus intéressés par l’acte. Le sens naturel de la justice doit donc être cohérent, entre les individus.
La cohérence est plus importante que l’égalité : deux personnes interagissant peuvent considérer être équitable alors même que leur traitement est inégal, pour peu qu’elles considères apparaître à des groupes différents : par exemple : un patron peut considérer agir équitablement envers un salarié, le salarié être traité équitablement alors même que le patron n’accepterai pas le même traitement, ou le salarié le refuserai d’une autre personne. Ce schéma est reproductible pour d’autres configurations. C’est la cohérence des points de vue qui prime : si chacune des parties considère que l’interaction est juste, alors elles la considèreront toutes deux équitable, même si l’une ou l’autre est, d’un point de vue extérieur, perdante.
Les groupes humains
Cette convergence de points de vue peut s’assimiler à une notion de groupe. Chaque personne, face à une autre, défini un rapport de force selon les critères qu’elle juge pertinent. Elle définit ainsi son appartenance à différents groupes, sociaux, culturel, économique, idéologique … et fait de même pour son interlocuteur.
Si une personne « place » son interlocuteur dans un groupe, que cet interlocuteur se place lui même dans ce même groupe, et réciproquement, alors les conceptions sont cohérentes, et chaque personne peut se sentir correctement considérée, l’interaction peut donc correspondre au sens personnel de la justice que possède chacune d’entre elles. Si, au contraire, les « groupes » considérés ne sont pas cohérents de part et d’autre, alors il y a peu de chance qu’une interaction soit jugée juste de part et d’autre
Les groupes personnels et étendus
La notion de groupe peut être très différente, en témoigne la diversité des opinions politiques, qui est loin d’être le seul paramètre de définition d’un groupe mais est particulièrement clivant. Bien que l’appartenance à ces groupes humain soit liée à l’identité donc ne soit pas dissociable, on peut distinguer deux grands principes : ce qu’on appellera les groupes personnels et les groupes étendus.
Les groupes personnels sont centrés sur soi : la définition qu’une personne a d’elle-même défini son appartenance à certains groupes (je suis un homme/une femme, je suis ingénieur(e) .. ), notamment liés à ses capacités personnelles, des compétences particulières. Ces groupes qui sont pris en compte a priori lors d’une interaction centrée sur les personnes.
Les groupes étendus se définissent sur des notions plus larges. Ce sont des groupes qui mettent en œuvre de grands principes, des convictions liées au autres : opinions politiques, sentiment national ou territorial … tout principe qui relie un individu aux autres.
Les groupes personnels permettent donc d’établir une valeur intrinsèque à l’individu, se définir et s’affirmer. Les groupes étendus permettent d’étendre ses valeurs personnelles à un groupe plus large, définir les autres et se définir au milieu des autres.
L’équité étendue au monde
Être équitable aux yeux des autres, c’est donc être en accord avec les principes de justice du groupe formé par ces « autres ». Il est donc essentiel, si on a à cœur d’être équitable aux yeux du monde, d’intégrer les principes de justice du monde. Vaste tâche, étant donné la variété d’opinions et de convictions qu’on peut rencontrer. Il faut alors utiliser le dénominateur commun : l’humanité.
Ce dénominateur commun est lui même flou : il dépend de la conscience qu’a chacun de ses lien avec son environnement. La science, à travers la théorie de l’évolution notamment, a apporte des changement importants à cette conception en créant des liens entre l’homme et son environnement naturel : un groupe qu’on pourrait qualifier de « terrien ». La conscience des autres, de l’environnement est donc la limite d’un groupe étendu.
Chaque homme, ou chaque femme, peut se considérer comme un être humain. Si tout le monde n’a pas la même considération de ce qu’est l’être humain, tout le monde peut accepter d’être traité par une personne, comme son égal. On reparle ici d’égalité : en fin de compte, l’équité devient l’égalité quand les individus eux mêmes sont égaux.
Mais l’égalité n’existe pas dans la réalité, chaque personne étant différente, chacune a ses spécificités plus ou moins marquées qui créent autant d’inégalités de fait. L’équité commanderait donc, en toute logique, que les individus équitables comblent ces inégalités. Ça peut être au niveau personnel, par exemple lorsqu’un développeur intègre les avis d’utilisateurs malgré leur incompétences, mais également de façon beaucoup plus large.
La distorsion de l’égalité
Quand, au cours de l’Histoire, un peuple a été défavorisé, ou exploité, il semble juste que ceux qui veulent agir équitablement prennent en compte cette distorsion de l’égalité. Ou plus simplement, au niveau de la société dans laquelle l’individu équitable vit, en prenant en compte les distorsions d’égalités liées à des paramètres sociaux ou économiques. Il est donc essentiel pour toute personne équitable de considérer les générations précédentes (l’Histoire, qui crée le contexte actuel, a défini l’environnement) et les générations futures en agissant de façon à ce qu’elle ne portent pas le poids de nos erreurs dont nous devrions être, en toute justices, les seuls responsables.
Nous ne discuterons pas ici de la notion d’égalité, considérons simplement que naturellement, le hommes et les femmes sont virtuellement égaux. L’organisation de la société, les différences liées à l’éducation et à la culture de chacun, crée des distorsion dans les compétences, les connaissances et les possibilités. Deux individus, à effort constant, n’obtiendrons pas les mêmes résultats à cause des distorsions de l’égalité. C’est donc, dans une démarche équitable, l’effort qui doit être pris en compte relativement au contexte et aux compétences.
Une critique de l’existant
Ces paramètres sont rarement pris en compte dans les démarches existantes. Le commerce équitable, si il porte en principe des valeurs honorables et réalistes, peut difficilement être qualifié d’équitable, et s’approche plus probablement de ce qui a été qualifié comme du capitalisme compassionnel.
L’aspect le plus problématique, c’est le sens nord-sud (économique) qui prévaut dans les échanges. Car ces échanges profitent d’une distorsion historique énorme, entre les pays du nord et ceux du sud. Tout en contribuant, malgré tout, à créer de meilleures conditions de vie pour les individus du sud, ceux du nord profitent quand même de cette distorsion sans la combler totalement. Plus encore, certains échanges se font au détriment d’individus plus proches, dans le cas de production délocalisée. Ce qui revient, virtuellement, à combler une inégalité en en créant une autre.
Il ne s’agit pas ici de juger définitivement des pratiques qui ont énormément d’intérêt pour beaucoup d’individus qui voient leurs conditions de vie améliorées. Plutôt de mettre en avant une notion abordée plus haut : le jugement. Lors d’un achat de produit issu du commerce équitable, l’équité a été définie par d’autres personnes que l’acquéreur : en l’occurrence, le fournisseur, du sud, qui acceptera probablement toute proposition intéressante d’un acheteur du nord disposant de beaucoup plus de choix et de moyens, acheteur qui profite toujours d’un tarif intéressant en comparaison de fournitures équivalentes issue du nord. Beaucoup de jugements, mais aucun venant de l’acquéreur, qui n’a comme information que celle liée aux conditions de vie du fournisseur, sans information sur l’équité de la filière du coté nord.
De l’équitable au libre
On peut considérer que tout produit équitable devrait donc rendre accessible la totalité des informations pertinentes pour donner la possibilité à chacun de se faire son propre jugement de l’équité de la succession d’étape ayant mené à la fabrication d’un produit équitable et à sa commercialisation.
On peut affirmer que pour être totalement équitable, tout objet devrait être libre, c’est à dire que toute information pertinente liée à l’objet devrait être soumis à une licence qui y impose un accès libre. Ainsi chacun serait en mesure d’en considérer l’équité en toute conscience.
Ce libre accès au informations, et la libre diffusion impliquerait plus de rigueur et de respect de l’équité selon un dénominateur commun, large et englobant des facteurs sociaux, économiques, historiques plus vastes par l’accumulation des connaissances, des compétences et des cultures de chaque personne qui se sentirai concernée.
Pour faire le lien avec un précédent billet, on peut donner l’exemple du développement du logiciel libre. Dans la plupart des cas, le « groupe » au sein duquel les participants sont équitable est défini par le travail fourni pour la réalisation du projet. Toute personne non compétente aura des difficultés à intégrer ce groupe, et à être traitée équitablement sur la base de mérites qu’elle possède par ailleurs : la distorsion de l’égalité n’est pas comblée.
1Le terme « Loi » n’est j’amais utilisé dans ce billet au sens des « lois naturelles », notion qui semble abusive : la réalité n’est pas une loi, et le terme est impropre. Les lois humains sont édictées quand les « lois naturelles » sont constatées.
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